
Bienvenue en Argentine, ce pays que j’aime de plus en plus. Il nous a séduits l’hiver dernier et cette année, nous y revenons avec plaisir.
L’Argentine a beaucoup à offrir, surtout si nous avons le luxe de prendre notre temps pour explorer son grand territoire. Cette année, après deux merveilleuses semaines à Buenos Aires, nous nous dirigeons vers le nord-est du pays, plus précisément dans la région d’Iguazu, pour découvrir à notre tour, ses chutes réputées à travers le monde.
Nous aurions pu prendre l’avion entre Buenos Aires et Iguazu, cela aurait été beaucoup plus rapide et plus simple, mais j’avais d’autres plans à proposer à mon amoureux.
Nous avons du temps alors pourquoi ne pas en profiter?
Je vous explique le projet.
À notre arrivée en Amérique du Sud en décembre dernier, nous avons fait un court séjour en Uruguay, beaucoup trop court à notre avis. Nous en sommes repartis un peu à regret, en nous promettant d’y revenir pour découvrir d’autres villes situées le long de la rivière Uruguay, vers le nord-ouest du pays. Il semble que ces régions ont leur propre culture et présentent des paysages différents de ceux des villes situées directement au bord de la mer.
Évidemment, nous sommes curieux.
En faisant quelques recherches, nous avons choisi de faire des pauses dans quatre villes situées de part et d’autre de la rivière Uruguay, la frontière naturelle entre l’Argentine et l’Uruguay. Notre trajet se divisera entre Colón en Argentine, Paysandu et Salto en Uruguay, en terminant par Concordia en Argentine, toujours en nous dirigeant vers le nord. Nous aurons à traverser la frontière à deux reprises, mais ces visites nous permettront d’expérimenter la vie dans des villes hors circuit touristique pour les étrangers que nous sommes. Nous savons que ce sera plus compliqué pour nous, car nous utilisons les transports en commun et que très peu d’informations sont à notre disposition dans les guides de voyages ou sur le net. C’est l’aventure comme nous l’aimons.
Ces régions sont pourtant bien connues des Argentins, des Brésiliens et des Uruguayens car elles sont réputées pour leurs plages le long de la rivière et aussi, pour leurs sources d’eaux chaudes appelées Termas. C’est l’été ici, les gens sont en vacances et plusieurs profitent du beau temps pour se rendre en famille à ces endroits réputés pour leurs eaux médicinales. De plus, certaines de ces sources thermales sont dotées de grands complexes hôteliers pour accueillir les vacanciers.
Quant à nous, nous prévoyons arpenter les rues de ces villes pour admirer leur l’architecture et visiter leurs musées.







C’est un bon plan, à la condition d’avoir le temps, bien sûr. Nous apprécions les journées calmes passées à explorer ces villes, à marcher le long des rues, à découvrir des parcs bien aménagés, des restos accueillants et de jolis petits cafés. Au passage, nous admirons l’architecture de maisons construites il y a longtemps, certaines ayant besoin d’amour, tandis que d’autres ont gardé leur cachet d’antan. Nous visitons des musées, pour mieux comprendre le présent. Nous sommes toujours bien accueillis, peu importe où nous allons. Au fil des jours, nous comprenons un peu mieux le quotidien argentin et uruguayen dans ces lieux où le temps de la sieste est toujours respecté. Les rues deviennent alors désertes, les commerces ferment l’après-midi pour ouvrir de nouveau leurs portes à partir de 19h30 ou même à 20h. Quant à nous, nous profitons de ces moments pour lire. À l’heure de la sieste, il fait trop chaud pour marcher, nous l’avons bien compris.
En partant de Concordia, la dernière des villes que nous voulons visiter le long de la rivière Uruguay, nous prenons le bus pour San Ignacio, en Argentine. Nous avons un autre projet.
Nous avons entendu parler de ruines réputées, qui sont des anciennes missions jésuites. Nous n’en savons pas tellement plus, sauf qu’elles étaient de grandes structures urbaines complètement autonomes, fondées par les missionnaires de la Compaña de Jésus et construites avec la participation des Guaranis, un des peuples qui habitaient la région.
Nous choisissons San Ignacio pour notre camp de base car c’est une jolie petite ville et qu’en plus, il est possible d’y visiter une mission située à quelques rues de notre hébergement: San Ignacio Mini. Le même billet d’entrée nous donnera accès à deux autres missions: Santa Ana et Nuestra Señora de Loreto, situées pas très loin de San Ignacio. Nous prévoyons deux autres visites, quant à elles situées au Paraguay : la Santisima Trinidad del Paraña et Jesus de Tavarangüe, toutes les deux classées au patrimoine mondial de l’Unesco.
Nous sommes heureux de notre décision et impatients d’en apprendre davantage. Nous adorons l’histoire et les vieilles pierres. Par contre, j’aimerais préciser qu’à notre arrivée dans la région, je ne savais trop que penser de ces missions. Je les percevais uniquement construites dans un but d’évangélisation. L’histoire à travers le monde regorge d’exemples de ces processus d’évangélisation où, à un moment ou à un autre, des populations entières ont été dépossédées de leur croyances, de leur langue, de leur héritage. Je dois aussi vous dire que ma compréhension de l’évangélisation du Québec, et même celle du Canada, est teintée des conséquences qu’elle a eu sur les premières nations. Certaines actions posées par les communautés religieuses, très impliquées en politique à un certain point de notre histoire, nuancent encore à ce jour, notre lien avec la religion et ce, pour plusieurs d’entre-nous. Elles font, encore aujourd’hui, l’objet de discussions et de négociations, les conséquences de ce passé qui assombrissent notre présent.
Cela étant dit, je sais que les religieux ont joué un rôle important dans le développement de mon pays. À travers toutes ces actions, de bonnes choses ont été accomplies et nous devons aussi nous en souvenir.
Malgré mes réserves sur le rôle des missions, notre curiosité et notre besoin de comprendre ont eu le dernier mot. Comme il arrive souvent dans la vie, l’histoire me réservait une surprise. Les faits sont beaucoup plus nuancés et plus complexes que je le croyais. Et surtout, d’une ampleur dont je n’avais aucune idée.
Si vous le voulez bien, je vous invite à nous accompagner, mon amoureux et moi, dans cette page d’histoire presque incroyable.
Je dois ici remercier Graciela, propriétaire de l’Hosteria Montès, où nous avons logé lors de notre passage à San Ignacio. Généreuse de son temps, elle a grandement facilité notre séjour et nous avons adoré sa compagnie. Graciela fait partie de ces personnes avec qui la connexion est facile et agréable. Quand elle a su que je vous préparais un article sur le blogue, elle m’a gentiment offert un livre sur l’histoire et le rôle des Jésuites et des Guaranis dans le développement de San Ignacio Mini. Par ses propos, elle m’a fait comprendre l’importance de ces missions dans le développement de la région. Le grand coeur et la gentillesse de cette femme m’ont profondément touchée.
Je ne sais pas si je la reverrai un jour, mais notre rencontre restera gravée dans ma mémoire.
Voici donc ce que j’ai compris de ses propos, des explications des guides sur les sites que nous avons visités et de mes lectures sur l’ensemble des missions, appelées aussi réductions, dont l’histoire se situe de 1610 à 1767.
Déjà établis en Argentine, dans la région de Tucuman, de Cordoba et de Mendoza, les Jésuites avaient déjà une mission d’évangélisation et occupaient un très grand rôle dans l’enseignement. À titre d’exemple, nous pouvons citer ici leur implication dans les estancias dans la région de Cordoba. Ou encore à Mendoza, où ils étaient établis depuis 1608. Ils y ont fait construire un collège en 1817, ainsi qu’une église, malheureusement détruits dans le tremblement de terre en 1861. Malheureusement, il n’en reste aujourd’hui que des ruines. Sur une plus grande échelle, nous retrouvons encore à ce jour, des traces importantes de leur passage dans plusieurs pays d’Amérique du Sud.
À l’époque de la fondation des premières missions par la Compaña de Jesus, les relations entre les Portugais et les Espagnols n’étaient pas au beau fixe. Un peu plus au nord, des Franciscains avaient déjà tenté une première expérience pour implanter un concept semblable à celui des missions, mais ils avaient dû abandonner le projet. Des batailles pour l’occupation de la région, les efforts pour le respect de différents traités et des rivalités entre les populations autochtones se succédaient alors dans un monde où toute l’Amérique du Sud tentait de définir son territoire.
Les membres de la Compaña de Jésus ont repris le concept en 1610, dans le but de promouvoir le catholicisme, bien sûr, mais aussi pour réduire les avancées des bandeirantes de Sao Paolo qui faisaient régulièrement incursion dans ces territoires espagnols pour capturer des premiers habitants du pays, dont les Guaranis, et les forcer à travailler pour eux, souvent dans les champs de canne à sucre. L’esclavagisme était bien présent dans les régions plus au nord, dans ces terres que nous appelons aujourd’hui le Brésil ou même, dans des estancias dans la région de Cordoba, en Argentine.
La population des Guaranis étant disséminée sur un grand territoire, il a semblé plus facile de les rassembler au même endroit. Avec l’accord du roi d’Espagne, les Jésuites ont offerts à ceux qui acceptaient de participer au projet, de devenir des sujets espagnols en échange de protection contre les attaquants et même des colons, qui tentaient eux aussi de les réduire en esclavage. Même si le but était de propager le catholicisme et d’augmenter la concentration de la population des sujets fidèles à l’Espagne, les Jésuites offraient aux Guaranis l’instruction, un habitat plus sécuritaire et un environnement propice à développer différents métiers. Pour ce faire, ils avaient même pris soin d’enseigner la langue guarani à ceux qui seraient impliqués dans le projet afin de mieux communiquer avec les autochtones.

Pour construire ces gigantesques villes protégées, les Jésuites, souvent au nombre de deux, étaient accompagnés d’architectes et d’ouvriers venus d’Europe pour enseigner leurs techniques aux Guaranis, construisant pour ce faire, des ateliers à même la mission. Les résultats de ces constructions ont été impressionnants, issus d’un mélange du savoir-faire européen et de celui des Guaranis. Un art nouveau est né.
En commençant la visite de ces sites, nous réalisons à peine tout le travail accompli dans un milieu isolé et difficile d’accès, dans l’immensité de la forêt subtropicale. Au retrait des Jésuites, les réductions, étaient au nombre de 30, disséminées en Argentine, au Paraguay et au Brésil. Elles s’étendaient sur très grand territoire, avec la jungle en toile de fond.

Aujourd’hui, la nature a repris ses droits, mais certains sites ont été en partie reconstitués, le plus fidèlement possible. Un travail colossal si l’on considère que les habitants de la région ont utilisé des pierres et des briques des missions abandonnées pour construire leurs maisons ou effectuer d’autres constructions. Ils ne sont pas les seuls, ces pratiques ont été observées dans l’ensemble des sites archéologiques, à travers les siècles. Malheureusement, cette matière première ne peut être récupérée.
Mais nous ne savions rien de tout cela à notre arrivée à San Ignacio, mûs par notre insatiable curiosité et de notre besoin de comprendre l’histoire de ces vieilles pierres. Et celle des personnes qui y ont vécu.
Sans le savoir, nous avons fait un bon choix en commençant par San Ignacio Mini, car je crois que c’est une des missions la plus complète, où il est possible d’observer l’ensemble des constructions, ou du moins, de les deviner.







Même si elles sont toutes différentes, les missions sont construites avec des principes semblables. Une ou deux églises, un espace réservé aux religieux, des ateliers où sont enseignés différents métiers, une école et des espaces pour les familles avec un patio devant leur maison afin de les protéger des éléments. Il y avait de grands jardins, des cimetières et même un cloitre. Toutes ces constructions étaient situées autour de grands patios bien dégagés.
C’est à San Ignacio mini que nous avons observé les habitations des Guaranis les mieux illustrées. Chaque famille possédait son espace.
En fin d’après-midi, lorsque nous quittons le site, le soleil s’attarde sur les ruines, faisant ressortir la couleur orangée de leurs pierres. C’est magnifique et inoubliable.




Nous revenons à notre hôtel impressionnés et désireux d’en apprendre davantage. Ces missions étaient immenses et bien organisées. En visitant le musée à l’entrée du site, nous avons compris que les religieux ne se sont pas contenté d’évangéliser, ils ont enseigné, protégé et soigné. Ils ont aussi fait la promotion des arts et de la culture, dont la musique et le tissage.
Mais une question demeure dans mon esprit. Comment les Guaranis ont-il vécu tous ces changements? Je ne sais trop si l’histoire me le dira.
Le jour suivant, nous quittons temporairement l’Argentine pour nous rendre au Paraguay afin d’y visiter deux autres missions. Nous aurons ainsi une petite idée de la vie au Paraguay et de plus, nous pourrons comparer les ruines, toujours dans l’espoir de mieux comprendre leur histoire. Les réductions du Paraguay ont la réputation d’être les mieux conservées, alors nous partons heureux pour notre deuxième aventure dans l’univers des Jésuites et des Guaranis.
Dès notre première visite du matin, nous comprenons que le billet d’entrée nous donne accès à des guides qui se font un plaisir de nous accompagner et de nous expliquer ce que nous pouvons observer sur chacun des sites. C’est extrêment précieux puisque dans bien des cas, nous ne pouvons interpréter ce que représentent les ruines que nous observons.
La Santisima Trinidad del Paraña, la première mission d’aujourd’hui, est tout simplement à couper le souffle par sa grandeur et sa beauté. Le site de l’Unesco, consulté avant notre départ de l’hôtel, nous confirme qu’elle est la mission la mieux conservée. Même si nous y retrouvons les mêmes structures que dans les autres missions, celles-ci présentent des différences par leur architecture et leur emplacement sur le site. La guide qui nous accompagne attire notre attention sur des pierres numérotées. Elles le sont pour être replacées à l’identique lors des travaux sur les structures. Certaines pierres portent une annotation différente pour les distinguer des autres, elles remplacent des pierres trop endommagées pour être réutilisées et ne sont pas des pierres originales.






L’église principale est d’une grandeur impressionnante et pouvait probablement recevoir tous les fidèles de la mission. Encore aujourd’hui, une petite crypte est accessible. Alors que j’allais y jeter un coup d’oeil, notre guide se tourne vers moi et demande si nous voulons voir le petit musée. Bien sûr que oui! En réponse à mon large sourire, elle nous déverrouille la porte d’une petite structure adjacente à celle de l’église. Des restes de statues de bois, de meubles et d’accessoires sont empilés un peu partout. Je suis émue, épatée. C’est à ce moment que je mesure l’étendue de l’art développé par les habitants de la mission. J’imagine et j’espère aussi qu’une bonne partie de leurs œuvres d’art ont été dirigées vers de plus grands musées.
C’est dans cette enceinte que nous réalisons l’importance du travail accompli pour récupérer l’espace d’une jungle dense et étendue. C’est avec beaucoup de respect que nous admirons l’œuvre de ces artistes qui ont construit de si belles structures dans des lieux pas nécessairement accueillants et dans des conditions politiques plutôt risquées.






C’est aussi dans cette mission que nous réalisons l’impact des réductions sur le mode de vie des Guaranis, habitués aux grands espaces de la forêt. Leur milieu de vie était complètement modifié et considérablement réduit, d’où possiblement le terme réductions. On nous dit que les premières générations ont eu de la difficulté à s’habituer à une vie plus sédentaire et organisée bien différemment de leurs habitudes ancestrales. Certains Guaranis ont même repris le chemin de la jungle. D’autres ont toujours refusé de participer aux missions, ils sont restés dans la forêt en évitant soigneusement les villages de peur d’être capturés par les colons.
Les missions étaient des sociétés organisées, très structurées, inspirées des lois européennes ainsi que des règles sociales et religieuses du temps. Comment s’organisait la vie des Guaranis qui eux aussi avaient leur structure sociale, leurs règles et leurs habitudes? Comment se prenaient les décisions sous la supervision des Jésuites et des Caciques, les chefs spirituels des Guaranis?
J’ai compris aussi que les Caciques, les chefs des différents groupes des Guaranis étaient partie prenante des missions et qu’ils veillaient, autant qu’ils le pouvaient, à garder les coutumes et les valeurs de leur peuple. Et j’imagine, à conserver leur pouvoir. D’autant plus que certaines valeurs véhiculées par les européens pouvaient entrer directement en contradiction avec leurs croyances ancestrales. Comment se passaient les négociations?
Nous terminons notre première visite de la journée, absolûment épatés, sous un soleil de plus en plus ardent. Heureusement nous sommes bien équipés: beaucoup d’eau, crème solaire, chasse moustiques et nos inséparables casquettes.
Je suis ravie.
Quelques minutes en auto suffisent pour rejoindre la mission Jesús de Tavarangüe. Avant d’avoir accès au site, une guide nous raconte l’histoire de cette mission dont le nom en Guarani signifie: la mission qui ne fut jamais. En fait, cette mission n’a jamais été achevée, les Jésuites ayant été rappelés avant la fin de sa construction. La construction de l’immense église n’a pas été terminée, les maisons des Guaranis non plus.
J’ai envie ici de vous faire sourire. Les gens se mettent à parler très vite lorsqu‘ils réalisent que nous comprenons l’espagnol. La vitesse d’élocution et l’accent régional, saupoudré de quelque mots d’argot, demeurent des grands défis pour mon espagnol naissant et je dois leur demander de bien vouloir ralentir le débit. Aujourd’hui, notre guide nous a pris tellement au sérieux, que nous pouvions presque deviner le mot suivant de ses phrases, rendant son discours un peu artificiel, comme si elle parlait à de jeunes enfants.
Le côté positif? Nous avons tout compris.




C’est en visitant cette cité inachevée que je comprends que malgré leur perte de liberté, les Guaranis perdront de nouveau un mode de vie au départ des Jésuites. Un mode de vie qui, au prix de multiples ajustements, leur offrait protection contre l’esclavage, les guerres entre les clans, une alimentation plus diversifiée et une éducation différente. L’arrivée des Jésuites et la construction des missions ont changé le cours de l’histoire, elles ont eu des répercussions sur le développement de la région. Mais leur départ aussi.
Qu’est-ce qui est resté suite au retrait des Jésuites?




Nos visites de la journée se terminent par une mérienda, le repas de l’après-midi, en compagnie de notre chauffeur qui en profite pour nous parler un peu de lui. C’est très intéressant. Il arrête même sur la route du retour pour nous montrer une plantation de yerba mate, la plante utilisée pour le mate, une des boissons consommées largement en Argentine.
Après un bref passage à la douane, nous franchissons de nouveau la frontière, vers l’Argentine cette fois-ci, en empruntant un traversier où s’entassent voitures et motos.
Nous revenons heureux de notre journée, mais avec la tête pleine de questions.
Nous avons beaucoup, beaucoup apprécié ces deux visites avec la présence des guides. Les vieilles pierres ont du sens quand nous en comprenons l’utilisation, même si plusieurs questions subsistent dans nos têtes. Plus nous en apprenons sur les sites que nous visitons, plus nous réalisons que nous avons affaire à une histoire très complexe tissée sur une toile de fond gigantesque, intimement liée à celle de l’histoire de l’Amérique du Sud. Même après plusieurs lectures pour mieux me documenter, j’ai encore du mal à en saisir toute l’entièreté.


Pour notre troisième journée de visite, nous achetons un tour pour les deux missions qui sont suffisamment près de San Ignacio pour être visitées la même journée. Nous sommes chanceux, nous avons le même chauffeur que la veille. Il conduit bien et il nous donne beaucoup d’explications. Et surtout, il est très patient et nous laisse le temps qu’il faut pour visiter les sites.
Nous commençons par Santa Ana, où la nature est omniprésente. Cette mission fait aussi partie du Patrimoine de l’Unesco et elle est construite selon des paramètres semblables à ceux des autres missions. Ici, les murs de pierre sont couverts de verdure, les animaux se promènent librement. C’est un peu magique avec le chant des cigales et des fleurs accrochées un peu partout aux murs qui restent, dressés sous le chaud soleil. Laissés seuls sur le site après les explications de la guide, cette mission nous offre une belle promenade dans une forêt qui reprend ses droits, à travers les restes des structures de l’église, de l’aqueduc et de l’entrée du grand jardin, accompagnés par les bruits de la nature et l’odeur de la nature.








Pleinement conscients de vivre un moment unique, nous nous sentons privilégiés.
Notre chauffeur a gardé la mission Nuestra Señora de Loreto pour notre dernière visite. Elle a la réputation d’être la préférée de tous car ayant a été la moins restaurée, elle est restée la plus naturelle. C’est un choix de la région et je dirais même, si je me fie à l’émotion décelée dans la voix de notre guide, une fierté pour les habitants.

Encore une fois, nous sommes très heureux de la présence notre accompagnatrice qui restera avec nous tout au long de la visite. Les explications de cette jeune femme sont particulièrement précieuses, car la jungle a repris sa place sur les restes de Loreto. Sans elle, nous n’aurions pas osé nous aventurer sur les sentiers, à peine perceptibles sous une dense couverture végétale. Ce site nous apparait interminable avec ses structures protégées par les arbres et une fois de plus, nous n’aurions pu interpréter ce que nous observons. Des latrines, un bain, une église et même une entrée où il est toujours possible de voir des restes de peinture. Nous aurions manqué de magnifiques points de vue sur la forêt.

Cette guide a été particulièrement généreuse de son temps, d’informations et même d’anecdotes. Elle nous a raconté que les mariages avaient lieu seulement une fois par année, en une seule journée. Nous pouvons nous imaginer que les cérémonies, se succédant les unes après les autres, étaient célébrées très rapidement, sans trop de cérémonies!






À la fin de toutes ces visites, je retiens que les Guaranis étaient devant des choix qui comportaient tous des pertes, des gains, des risques et des avantages.
Ils auraient pu demeurer dans la jungle et vivre selon leur ordre social bien établi, un mode de vie qu’ils comprenaient bien et conserver ainsi leur liberté de pensée. Ils risquaient, par contre, d’être capturés par les chasseurs d’esclave pour être asservis et devoir travailler dans les champs de canne à sucre ou dans des fermes.
La vie en forêt n’était pas non plus de tout repos, le peuple Guarani vivait avec les risques reliés aux guerres entre les différentes nations autochtones qui occupaient eux aussi le territoire avec, en toile de fond, des Espagnols et des Portugais qui se disputaient le territoire et le pouvoir, mûs par les intérêts des dirigeants européens.
Est-ce que l’on peut dire la liberté contre la sécurité?
Les ajustements devaient être difficiles. S’ils le désiraient, les Guaranis pouvaient quitter la mission pour retourner vivre dans la forêt. Certains l’ont fait. Une des guides nous a expliqué, en visitant un espace réservé aux femmes seules, aux veuves ou à celles dont le mari était retourné dans la forêt, que ces dernières ne pouvaient se remarier au cas où leur époux reviendrait. Elles devaient ainsi s’ajuster au règles d’une société monogame.
Je dois vous avouer que l’immensité de ces ruines est impressionnante, surtout quand on sait que certaines missions auraient été déplacées plusieurs fois afin de s’établir sur d’autres sites plus accueillants. À chaque fois, la population, le bétail et tous les biens devaient être déplacés, l’emplacement choisi devait être dégagé, les jardins refaits et les constructions recommencées.
Comme nous l’avons noté plus haut, chacune des missions était complètement autonome. Mais malgré les grandes distances qui pouvaient les séparer, il y avait tout de même des échanges entre les réductions, les liens étaient maintenus, l’information circulait. Une des missions imprimait même un journal qui était distribué dans les autres missions.
Qui sait ce qui aurait été mis en place si les jésuites n’avaient pas été rappelés en 1767?
L’histoire des missions s’est donc jouée sur un immense jeu d’échecs politique qu’il est impossible de dissocier de l’Europe et des visées des nations qui se partageaient cette terre nouvelle que nous appelons aujourd’hui l’Amérique du Sud. La disposition des pays n’étant pas celle que nous connaissons aujourd’hui et variait selon la signature de nouvelles ententes. Graciela m’a expliqué qu’un peu avant l’époque du retrait des Jésuites, un nouveau traité avait divisé différemment les territoires espagnols et portugais. La ville Colonia del Sacramento, dont je vous ai déjà parlé, située aujourd’hui en Uruguay, faisait partie de l’entente.
Les propos de Graciela ont éveillé ma curiosité et je suis retournée à mes lectures. J’ai compris que sept des missions Jésuites et Guaranies étant dorénavant dans la zone portugaise, les Guaranis devaient être déplacés. En contrepartie, la ville Colonia del Sacramento, devait revenir à la couronne espagnole. Des conflits ont éclaté suite à la réorganisation découlant de ce nouveau traité, les Guaranis se sont révoltés, refusant d’être déplacés. Ils ont pris les armes. Les Jésuites, soupçonnés de former un gouvernement à l’intérieur d’un gouvernement, ont reçu l’ordre de se retirer des missions et même, de tout le territoire. Le projet ne s’est jamais réalisé.
Tout est lié, malgré l’immensité du territoire.
Par la suite, déchirées par les conflits et les changements de gouverne, les missions Jésuites-Guaranies ont été soit détruites ou abandonnées graduellement, malgré les efforts déployés par différentes instances pour les maintenir.
Nous repartons de San Ignacio avec la compréhension que la contribution des Jésuites a changé le cours de l’histoire de la région. Même s’ils ont été retirés des missions, que les Guaranis sont graduellement retournés soit dans la jungle ou vers d’autres cités, et que les missions ont été abandonnées, il reste derrière tous ces gens, Jésuites, Européens et Guaranis un legs immense et une grande fierté du travail accompli.
Quant à nous, nous sommes très heureux d’avoir pris le temps d’essayer de mieux comprendre cette page d’histoire de l’Amérique du Sud. Nous en ressortons impressionnés de l’importance du rôle de ces missions dans la construction de la société de cette époque, même s’il ne reste aujourd’hui que des ruines de ces cités colossales.
Mais ce ne sont pas que des ruines, ce sont aussi des souvenirs, des témoins du passé.
Merci de nous avoir accompagnés dans cette nouvelle aventure, c’est toujours un plaisir de vous savoir avec nous. Je dois vous laisser maintenant, il nous faut continuer notre chemin.
Affectueusement
Jocelyne XX
Avant de vous quitter
L’histoire des missions est beaucoup plus complexe que ce que je vous ai raconté, j’ai dû faire des choix parmi l’info que je vous ai transmise. Je ne suis pas une historienne et j’ai le souci de ne pas trop m’aventurer sur des sujets qui me sont étrangers. Mais l’information est amplement disponible sur le net, il suffit de bien vous assurer de la provenance de vos sources.
Croyez-moi, cette histoire est fascinante.
Comme il arrive souvent lorsque nous acquérons de nouvelles connaissances, il nous a été donné d’entendre parler de nouveau des missions et des Jésuites dans la poursuite de notre voyage en Amérique du Sud. Cela nous a fait plaisir de faire ces nouveaux liens et d’apprendre un peu plus sur cette page d’histoire inoubliable. Nous avons visité des musées où des œuvres des missions sont aujourd’hui exposées. Elles étaient magnifiques à l’époque, elles sont aujourd’hui, inestimables.
Nous avons eu une belle surprise lors d’un séjour au Paraguay. L’héritage des Guaranis y est toujours présent. Les deux langues officielles du pays sont l’espagnol et le guarani.
Les missions de la région de Chiquitania, en Bolivie, ont perduré dans le temps. Elles font partie de circuits qui peuvent être visités.
La vie continue, l’héritage demeure.